Coucher de soleil sur la citerne n°4 (600 m3)

Je n'ai pas écrit depuis un certain temps
Pas trop longtemps, mais un peu longtemps
Aujourd'hui je vais travailler sur un nouveau poème prônant l'amour et la paix
et s'appelant "dire merde aux gens".

Peut-être qu'il ne s'appelera pas exactement comme ça
La création vous savez c'est
ça ne se passe pas toujours exactement comme
enfin il y a une marge

mort et vie, "merde" et "oui"
je crois que je tiens quelque chose là,
je crois que ça vient

Au final il s'appelera peut-être "Le brocoli" ou
"Coucher de soleil sur la citerne n°4"
ce sera une transposition c'est dans le contrat j'ai droit
dans les petites lignes qu'on ne lit pas

c'est mon job de poète c'est comme ça c'est
vous comprenez quoi

Toujours est-il que le vrai sujet et ça
vous pourrez demander à tous les analystes littéraires disponibles à cette heure
il est vraiment tôt, on est samedi et c'est en mai pile quand y'a les ponts
et puis les analystes littéraires ne sont pas trop sur l'annuaire
et puis heu

c'est comme les poètes ils font pas genre voilà c'est moi
on est subtil quoi
on n'est pas là pour
enfin on est dans le subtil quoi
toujours est-il

que le vrai sujet le truc sous-jacent
ce sera "dire merde aux gens"

ce sera l'idée que c'est ce qu'ils ont envie d'entendre
des fois et ce que toi t'as envie d'entendre
du coup c'est vrai que ça prônera l'amour et la paix
mais euh
subtilement

ça n'a peut-être aucun rapport
c'est toujours difficile à
on ne sait jamais exactement quand
enfin les aléas du
travail poétique bon

ça n'a sûrement aucun rapport
mais j'ai dit récemment merde à des gens
qui non-verbalement m'ont supplié de le faire pendant quatre ans

j'ai mis quatre ans à le faire parce que soit dit entre nous
poésie à part ce n'est pas vraiment mon tempérament
de dire merde aux gens

une fois que c'est fait tu te rends compte que c'était la seule chose à faire
et le seul truc que tu peux regretter c'est d'avoir attendu aussi longtemps
mais sinon tout apparaît
plus clair et paisible et serein et c'est bien

les gens ont le "merde" dont ils avaient besoin
et toi tu n'as plus besoin de leur dire quoi que ce soit

c'est comme ça qu'ils te voyaient et c'est ce qu'ils te demandaient
toi à t'en défendre tu ne faisais que diluer de la fiction jusqu'à la rendre illisible
le coup de frein à l'élan lyrique et la dilution décristallisante c'est mal vu dans la corporation

les gens et toi pareil
ont besoin de fiction, de mythes, de légendes, de beauté et le cas échéant
d'entendre dire merde et d'aller se faire voir

les gens ont besoin que tu sois une fiction, leur fiction à égale mesure qu'ils sont la tienne
et que ça ne se passe pas toujours bien
ça nourrit leur imagination et leur inspire leur rôle à venir dans les futures fictions
leur propre rôle quand eux diront merde à leurs gens à eux

se dit Jean-Luc en croquant un brocoli cru aussi vert qu'amer
dans les effluves qu'on eût dit pourtant putrides de la blanche laiterie de la vie.